TRIBUNE | 9 min de lecture

Le Conseil d’État vient de valider, le 22 septembre 2026, le droit pour un artiste d’exiger le retrait de ses œuvres des jeux de données d’entraînement des IA. C’est une avancée réelle, et je comprends qu’on veuille s’en réjouir. Mais entre le principe juridique et sa mise en œuvre concrète, il y a une distance que tout musicien indépendant ferait bien de mesurer avant d’agir.

Chaque semaine, en parcourant les playlists éditoriales des plateformes, je tombe sur des titres que mon oreille reconnaît immédiatement comme synthétiques : timbres trop lisses, phrasés légèrement hors-sol, arrangements qui sonnent « statistiquement corrects » mais ne racontent rien. Ce n’est pas un jugement esthétique : c’est un constat de praticien. Et les chiffres confirment ce que l’oreille perçoit. Selon le communiqué officiel de Deezer du 20 avril 2026, la plateforme reçoit désormais près de 75 000 titres générés par IA chaque jour, soit environ 44 % des mises en ligne quotidiennes. En juin 2026, la barre des 50 % a été franchie, avec un pic à 90 000 titres par jour. Une multiplication par sept et demi en un peu plus d’un an.

C’est dans ce contexte que l’arrêt CE n° 468902 du 22 septembre 2026 prend tout son sens : les créateurs ont enfin un levier juridique explicitement validé par la plus haute juridiction administrative française pour reprendre la main sur leurs œuvres dans les corpus d’entraînement. Voyons précisément ce que cela signifie, ce que cela permet, et surtout ce que cela ne résout pas encore.

Ce que l’arrêt dit, précisément

L’arrêt CE n° 468902 du 22 septembre 2026 valide le droit pour un artiste de demander le retrait de son œuvre des jeux de données d’entraînement d’un système d’IA, sur le fondement du droit à l’effacement prévu à l’article 17 du RGPD combiné aux dispositions du droit d’auteur. Ce n’est pas une décision isolée : elle s’inscrit dans un mouvement jurisprudentiel européen cohérent. Le tribunal régional de Munich avait déjà jugé, en novembre 2025, qu’OpenAI avait enfreint les droits d’auteur de chansons en mémorisant des paroles protégées dans ses modèles de langage. En France, un verdict sur l’édition phonographique rendu en mars 2026 avait relancé la même controverse.

La décision du Conseil d’État s’appuie également sur la directive européenne sur le droit d’auteur dans le marché unique numérique (directive DSM de 2019), et plus précisément sur le mécanisme d’opt-out de son article 4 : un exploitant commercial peut utiliser des œuvres protégées pour l’entraînement de modèles, sauf si le titulaire des droits s’y est expressément opposé. Le Conseil d’État confirme que cette opposition, une fois valablement exprimée, s’impose, et que l’artiste peut exiger le retrait de ses œuvres des corpus existants.

Ce n’est pas anodin. Jusqu’ici, la charge de la preuve pesait entièrement sur le créateur, qui devait démontrer que son œuvre avait effectivement été aspirée, exercice quasi-impossible face à l’opacité des jeux de données. L’arrêt ne renverse pas encore complètement cette charge (c’est l’objet de la proposition de loi sénatoriale déposée en décembre 2025, qui instaurerait une présomption d’exploitation), mais il consolide le droit d’agir.

Infographie Deezer : 75 000 titres générés par IA mis en ligne chaque jour, soit 44% des nouveaux uploads quotidiens
En avril 2026, Deezer révèle que 44 % de ses nouveaux titres quotidiens sont entièrement générés par IA, soit près de 75 000 morceaux par jour. · Crédit : © Deezer Newsroom

Le calendrier réglementaire qui donne du poids à la décision

L’arrêt arrive à un moment précis, et ce n’est pas un hasard. Le 2 août 2026 a marqué une nouvelle étape majeure dans l’application de l’AI Act : les obligations de transparence sur les contenus générés par IA (article 50 du règlement), les pouvoirs de contrôle étendus sur les fournisseurs de modèles GPAI, et le régime de sanctions (jusqu’à 15 millions d’euros ou 3 % du chiffre d’affaires mondial pour manquement aux obligations de transparence) sont désormais pleinement actifs. Les fournisseurs de modèles d’IA générative ont par ailleurs l’obligation, depuis août 2025, de publier un résumé suffisamment détaillé des contenus utilisés pour l’entraînement et de respecter le droit d’auteur, y compris le mécanisme d’opt-out de la directive DSM.

Autrement dit, l’AI Act oblige désormais les fournisseurs à détecter les réserves de droits exprimées par les auteurs. Un opt-out valablement posé ne peut plus être ignoré en invoquant l’ignorance technique. Le Conseil d’État, en validant le droit à l’effacement dans ce contexte, referme l’une des dernières échappatoires.

Du côté des sociétés de gestion collective, la SACEM avait exercé son droit d’opposition (opt-out) au data mining dès octobre 2023, protégeant les 96 millions d’œuvres de son répertoire. Toute fouille de données par un développeur d’IA nécessite depuis lors une autorisation préalable. Mais cela ne fonctionne que si vos œuvres sont déclarées : chaque titre non déposé est un titre non protégé par ce mécanisme collectif.

Protéger ses œuvres avec l’arrêt CE n° 468902, c’est bien. Mais si vos fichiers ne sont pas déclarés à la SACEM et que votre opt-out n’est nulle part formalisé, vous avez un droit sans mode d’emploi.

Ce que vous pouvez faire aujourd’hui, concrètement

Voici ce que je conseille à mes stagiaires, et ce que j’applique moi-même : procéder par couches, du plus simple au plus robuste.

1. Déclarer toutes ses œuvres à la SACEM

C’est le préalable absolu. La SACEM ne peut vous protéger que sur les œuvres déclarées. La déclaration se fait via votre espace membre en ligne sur sacem.fr : renseignez le titre, la durée, le genre, la répartition entre auteur(s), compositeur(s) et éditeur(s). Pour une œuvre créée avec l’aide d’un outil d’IA (plugin, générateur de boucles que vous avez ensuite retravaillé), la règle est claire : si vous avez exercé des choix créatifs significatifs, sélection, arrangement, modification, structure, l’œuvre est déclarable à 100 %. Si l’IA a tout généré sans intervention substantielle de votre part, ce n’est pas déclarable. Conservez vos fichiers de projet (sessions DAW, exports intermédiaires, historique de prompts) : en cas de contestation, c’est votre preuve d’apport humain.

2. Formaliser son opt-out de façon lisible par machine

Si vous hébergez de la musique sur votre propre site, ajoutez dans votre fichier robots.txt des directives bloquant les robots d’entraînement IA connus (GPTBot, Google-Extended, CCBot, etc.) et mentionnez explicitement l’interdiction d’usage à des fins d’entraînement dans vos CGU. L’article L122-5-3 du Code de la propriété intellectuelle dispose que l’opposition doit être exprimée « de manière appropriée, notamment par des procédés lisibles par machine pour les contenus mis à la disposition du public en ligne ». Une mention dans vos CGU suffit déjà (c’est ce qu’a retenu le tribunal de Hambourg en septembre 2024), mais le cumul avec un dispositif technique renforce considérablement votre position.

3. Exercer le droit à l’effacement : la procédure réelle

L’arrêt du Conseil d’État valide ce droit, mais la procédure concrète reste à construire au cas par cas. Voici la méthode praticable aujourd’hui :

Étape 1 : Identifier le fournisseur du modèle concerné. Si vous suspectez que vos œuvres ont servi à entraîner un modèle précis (Suno, Udio, ou un modèle maison d’une plateforme), commencez par consulter les résumés de données d’entraînement que l’AI Act leur impose désormais de publier.

Étape 2 : Adresser une mise en demeure précise. Elle doit identifier chaque œuvre concernée (titre, date de création, URL de publication), rappeler votre opposition exprimée et sa date, décrire les faits d’aspiration supposés, et exiger sous un délai bref le retrait des corpus d’entraînement et l’engagement de ne plus aspirer vos contenus. Envoyez-la en recommandé avec AR et par email à l’adresse dédiée aux demandes RGPD du fournisseur (généralement privacy@[nom-du-service].com). Mentionnez explicitement l’article 17 du RGPD et l’arrêt CE n° 468902 du 22 septembre 2026.

Étape 3 : En cas de silence ou de refus. Vous pouvez saisir la CNIL (formulaire de plainte en ligne), qui dispose depuis le 2 août 2026 de pouvoirs de contrôle renforcés sur les fournisseurs de modèles GPAI. Si le préjudice est substantiel, une action en contrefaçon devant le tribunal judiciaire de Paris (3e chambre civile, propriété intellectuelle) reste la voie la plus robuste, idéalement précédée d’un constat par commissaire de justice pour figer la preuve.

Limite honnête : prouver qu’une œuvre précise a été aspirée par un modèle précis reste techniquement difficile. La proposition de loi sénatoriale (déposée le 12 décembre 2025, validée dans son architecture par un avis du Conseil d’État du 19 mars 2026 n° 410652) vise précisément à renverser cette charge de la preuve en instituant une présomption d’exploitation. Elle n’est pas encore adoptée. En attendant, documentez tout : fichiers natifs, dates de publication, constats datés de votre opt-out.

Action Fondement juridique Où / Comment Efficacité aujourd’hui
Déclarer ses œuvres à la SACEM CPI art. L111-1 ; opt-out SACEM (oct. 2023) Espace membre sacem.fr Immédiate, protection collective des 96 M d’œuvres
Formaliser l’opt-out (robots.txt + CGU) CPI art. L122-5-3 III ; AI Act art. 53 Fichier robots.txt de votre site ; vos CGU Forte (confirmée par décision Hambourg 2024)
Mise en demeure de retrait (corpus d’entraînement) RGPD art. 17 ; CE n° 468902 du 22/09/2026 Email privacy + recommandé AR au fournisseur Dépend de la preuve d’aspiration disponible
Saisine de la CNIL RGPD ; AI Act (pouvoirs renforcés depuis août 2026) cnil.fr/fr/plaintes En cours de montée en puissance
Action en contrefaçon (TJ Paris) CPI art. L122-4, L335-2 Via avocat, après constat de commissaire de justice Robuste, mais coûteux et long

Ce qui me préoccupe davantage : la question des avatars vocaux

Si le débat autour des données d’entraînement est désormais balisé juridiquement, il y a un sujet connexe sur lequel je veux attirer l’attention, parce que je le vois arriver dans mes discussions avec des artistes : la création d’avatars vocaux IA à partir de sa propre voix.

Des plateformes proposent de « cloner » votre voix pour en faire un outil de génération. L’argument commercial est séduisant : vous garderiez le contrôle de votre son, vous pourriez le licencier. La réalité est plus incertaine. La jurisprudence française a bien progressé sur ce point : le TGI de Paris a jugé en mars 2026, dans l’affaire opposant la succession d’Édith Piaf à une plateforme de génération vocale, que la voix d’un artiste interprète est protégée par les droits voisins et que son imitation par IA sans autorisation constitue une contrefaçon. Mais cette protection concerne l’imitation non consentie. Elle ne dit rien sur ce que devient votre avatar vocal une fois que vous l’avez consenti à une plateforme commerciale, dans des conditions générales que personne ne lit jusqu’au bout.

Mon conseil, qui vaut ce qu’il vaut et n’est pas un avis juridique : avant de céder votre voix à un système de clonage, faites relire le contrat ligne à ligne. L’article L131-3 du CPI impose que chaque droit cédé fasse l’objet d’une mention distincte avec étendue, destination, lieu et durée délimités. Une formule vague du type « exploitation par tout procédé, y compris l’intelligence artificielle » est juridiquement fragile en droit français, mais encore faut-il avoir les moyens de le plaider. Et une fois votre empreinte vocale dans les paramètres d’un modèle, personne ne sait précisément comment elle sera réutilisée dans cinq ans, quand les modèles seront encore plus réalistes qu’aujourd’hui. C’est un risque que je ne suis pas prêt à prendre, et que je ne recommanderais pas non plus.

Ce que l’avenir reste incapable de nous promettre

Je reste convaincu que protéger les créateurs est une nécessité. L’arrêt du Conseil d’État est une bonne nouvelle, et la proposition de loi sénatoriale sur la présomption d’exploitation, si elle aboutit, serait une avancée encore plus significative. Mais je serais malhonnête si je ne reconnaissais pas ce qui me trouble : les modèles génératifs progressent à un rythme que le droit ne peut pas suivre à la même vitesse. Ce que je découvre chaque semaine en écoutant les playlists, c’est que la frontière entre synthétique et humain se resserre. Dans un an, elle sera encore plus fine. Dans cinq ans, je ne sais pas.

Ce n’est pas une raison de désarmer. C’est une raison de comprendre précisément ce que les outils juridiques permettent aujourd’hui, et leurs limites. L’arrêt CE n° 468902 donne aux artistes un levier réel sur les données d’entraînement passées et futures. Ce levier ne fonctionne que si vos œuvres sont déclarées, votre opt-out formalisé, et vos contrats relus. C’est un travail de fourmi, pas une protection automatique.

C’est d’ailleurs un point que nous travaillons en formation MAO chez Transversal Studio : comprendre l’environnement juridique et économique dans lequel s’inscrit la production musicale aujourd’hui, pas seulement les outils techniques. Si le sujet vous intéresse, notre formation à la création musicale assistée par ordinateur aborde ces questions de façon concrète.

Ce qu’il faut retenir

  • L’arrêt CE n° 468902 du 22 septembre 2026 valide le droit à l’effacement des œuvres musicales des corpus d’entraînement IA, sur fondement RGPD et droit d’auteur. C’est une base juridique solide, mais elle nécessite une démarche active de votre part.
  • Pour être protégé, le préalable est de déclarer toutes vos œuvres à la SACEM (espace membre en ligne) et de formaliser un opt-out lisible par machine sur votre site (fichier robots.txt + mention dans les CGU).
  • Pour exercer le droit à l’effacement : mise en demeure précise au fournisseur (email privacy + recommandé AR, en mentionnant RGPD art. 17 et l’arrêt CE n° 468902), puis saisine de la CNIL si besoin via cnil.fr/fr/plaintes.
  • Attention aux avatars vocaux IA : céder votre voix à une plateforme commerciale sans contrat précis (CPI art. L131-3 : mention distincte, étendue, destination, durée) expose à des réutilisations futures imprévisibles.
  • La proposition de loi sénatoriale sur la présomption d’exploitation (déposée déc. 2025, avis CE du 19 mars 2026) pourrait renverser la charge de la preuve, elle n’est pas encore adoptée. Documentez tout en attendant.

Le droit avance. Les modèles avancent aussi, probablement plus vite. Ce que je sais, c’est qu’un musicien qui ne déclare pas ses œuvres, ne formalise pas son opposition et signe des contrats sans les lire restera aussi démuni après cet arrêt qu’avant. La décision du Conseil d’État est un outil : encore faut-il s’en emparer, et comprendre comment il fonctionne.

Sources : IAMusik.fr, Cadre légal 2026, Muzisecur, IA et droits d’auteur 2026, Deloitte Avocats, Projet de loi IA au Sénat, Deezer Newsroom, 75 000 titres IA/jour (20 avril 2026), Cabinet Kohen Avocats, Opt-out, retrait et réparation 2026, Blog du Modérateur, AI Act 2 août 2026, Légifrance, CPI art. L122-5-3 (exception TDM), CNIL, IA et droits des personnes

Visuel : © Deezer Newsroom (communiqué du 20 avril 2026)